Retour de résidence en impesanteur

Le violoncelliste Didier Petit a participé à la résidence « Des auteurs en impesanteur » en octobre 2015 pour la réalisation de son projet « la main de l’âme ». Cette expérience donnera lieu à la création d’une partition inspirée des conditions d’apesanteur.
Il nous livre ici sa vision de la musique et de l’Espace.



Les sons de l’Espace, l’espace du Son
L’impesanteur c’est ce qui nous précède. Ce qui existait avant nous, qui existe sans nous et qui existera après nous. C’est avant notre état d’être, avant notre pesanteur. C’est aussi le son de notre légèreté primitive, celui de notre corps intérieur, enfoui au milieu de notre chair et que l’on a oublié, laissé à la cave. C’est l’attirance du vide, de ce qui nous échappe, du saut dans l’instable, du flottement inné ; bref, du vide qui grouille de tout.

Il n’y a pas de son dans l’espace. Cela a l’avantage d’être clair. Pas de son donc pas de fausses notes, pas d’erreurs. Pas non plus de gammes, tempi, intervalles, timbres, hauteurs, interdits, et donc pas de Maitre, pas d’Ayatollah, pas de Concile de Trente. Somme toute, que de la joie et du bonheur. Ce ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de musique dans l’Espace. Car la musique est avant tout une projection. D’ailleurs, une grande partie d’entre nous écoutons toujours les mêmes choses parce que nous connaissons déjà cette musique et nous pouvons donc la projeter avant même de l’entendre. Le musicien, lui, peut désirer projeter ce qu’il ne connait pas et c’est d’ailleurs là que le mot projeter prend tout son sens.

Quand Jean-François Clervoy, spationaute, répète à plusieurs reprises : «en apesanteur, écoutez votre corps» il utilise bien le verbe écouter. Il ne dit pas, regardez votre corps, sentez ou ressentez votre corps, touchez votre corps, non, il dit bien « écoutez ». En disant cela, il exprime bien le fait que dans l’espace et en état d’impesanteur, nous pouvons écouter notre petite musique intérieure. Il suggère même que c’est rudement bien de l’écouter cette petite musique intérieure. L’Espace nous permettrait donc cela : entendre les sons du dedans de notre être ou pour citer l’écrivain Pascal Quignard : « notre musique d’avant la langue ». L’état d’impesanteur serait donc ce qui permet à notre musique d’exister, ce qui ouvre, ce qui questionne, ce qui peut nous libérer, nous projeter voire nous émanciper. Certes, mais de quoi ?

Ecouter son corps ne veut pas dire plaquer tout ce que l’on connait de sa propre existence mais justement écouter ce que l’on ne connait pas. Appréhender le corps dans son entier, c’est appréhender sa propre abstraction. Et là, le lien avec la musique est immédiat. La musique n’a pas de sens, la musique est la représentation même de l’abstraction, de ce que l’on ne connait pas de soi de ce que l’on ne comprend pas de soi. Il n’y a jamais assez de mots pour expliquer la musique et n’en déplaise à « certains », il n’y a pas d’un côté, des musiques qui seraient non idiomatiques en opposition à d’autres qui seraient idiomatiques. Par contre, on comprend bien l’intérêt d’imposer cette pensée afin de se trouver en bonne place dans une communauté en train de s’inventer. La musique, elle, est juste liée à l’écoute de soi et à l’écoute des autres, ce qui signifie bien sur la même chose et donc à notre capacité à entendre ce que l’on n’a jamais entendu auparavant, à entendre notre petite musique intérieure, à nous relier à travers les sons que l’on imagine, à entendre les sons de notre espace, à nous émanciper de toutes les attractions.

Pour cela, rien de tel que d’appréhender l’espace dans lequel on est et de favoriser notre attention aux sons qui nous environnent, d’imaginer quel espace a le son dans notre existence. C’est d’une certaine manière dépasser « le mur du son ». Quand on laisse de l’espace aux sons, on redécouvre une partie de nous-même.


Le violoncelliste Didier Petit en impesanteur à bord de l’Airbus Zéro-G