Eric Pistouley : écrivain, résident en mars 2014

Dans le cadre de la résidence Des auteurs en impesanteur proposée par l'Observatoire de l'Espace du CNES, l'écrivain Eric Pistouley a participé à un vol à bord de l'airbus Zéro G le 13 avril 2014. Son projet d'écriture s'articule autour d'une question : « Que signifie la fin du pesant ? » Eric Pistouley interroge les symboles et les représentations liées au poids, à la chute, à la légèreté, à l'envol dans nos sociétés contemporaines. Il partage avec nous ses premières impressions suite à son vol à travers ses « démangeaisons ».

Démangeaisons
L'Airbus 300 de Novespace est un des seuls lieux... -mais est-ce un lieu, puisque le véritable lieu dans cette affaire, ce sont les paraboles qu'il décrit-, ces paraboles donc sont un des seuls lieux de vérité du monde d'aujourd'hui. Pour reprendre le trio baudelairien hôpital lupanar purgatoire, je proposerai : hôpital, encore, centre d'incarcération ( y compris l'évitement du mot prison) et laboratoire, la parabole en étant un, superbe.
La présence répétée d'écrivains au milieu de fioles en apesanteur et d'une quarantaine de floating doctors (billowing serait plus juste) a de quoi intriguer. La danseuse d'une grande aventure publique ? Son supplément d'âme ? Mais les gens du CNES, et pas seulement de l'Observatoire, ne manquent pas d'âme. À ma connaissance, la NASA n'invita pas d'auteur dans ses centres d'entrainement, du moins de manière organisée et institutionnelle. Il y a en France un certain lien entre les lettres et la Puissance publique, la Res Publica, qu'il serait réducteur de confondre avec le pouvoir... Que ces lignes soient donc un hommage lointain à Pierre de l'Estoile, historiographe de Henri III et Henri IV.

J'avais commencé à écrire pour le CNES comme beaucoup sous le signe de l'humour et de la rêverie. Une façon bien éduquée de respecter les domaines de chacun, la science aux scientifiques, la poésie aux poètes. Un poète, ça regarde les étoiles, ça barjotte sur la terre vue de l'espace que sa faible constitution et ses accès dépressifs l'empêcheront de voir en vrai depuis une station orbitale. Y a t-il des Saint-Ex ou des Claude Roy aujourd'hui ? Des Gary capables de voler tout en élaborant une œuvre de grande ampleur ? Et Jean Rostand : « la science nous enseigne la poésie, la littérature, la vérité ». Merdre alors ! J'étais mûr pour autre chose.

Pour commencer, l'Airbus de Novespace est un avion avec tout ce que suppose un avion : l'interminable attente bourrée de sifflements avant le décollage. Infligez la même aux passagers du TGV, c'est l'émeute. Ensuite, comme dans tout avion, c'est l'absence de sentiment de voler, ce qu'Icare éprouva jusqu'à l'ivresse, car le lien avec la terre et l'atmosphère disparaît très vite pour faire place à une vision très abstraite, un sentiment cartographique du pays que l'on survole. De notre décollage, ce 13 mars 2014, c'est d'abord la voix amicale et rassurante du médecin de bord que je retiens, en train de m'égrener les noms que nous survolions : embouchure de la Gironde, île d'Oléron, île d'Yeu puis Golfe du Morbihan. Voilà pour la rêverie. Elle est bien morte. Enfin, le chaloupé-roulé de la première parabole a tout déplacé dedans, adiou bonne éducation ! et adiou traou dou ciou ! (ça c'est pour le côté toulousain, un bref hommage à Pierre-Albert Birot).

Après, ce qui s'est passé pendant les paraboles, ces trente fois 3 minutes vétilleusement segmentées par la voix du haut-parleur, c'est une explosion de questions sans réponse qui garniront le texte plus long que la revue publiera en 2015.
Avec la ferme intention de chercher des paradoxes, non plus dans mon seul coin, mais dans la tonsure des chercheurs avec qui je devais partager ces trois heures de promiscuité, j'avais commencé par emporter avec moi les intitulés d'expériences que l'impesanteur rend possibles : supprimer l'ombre (des poussières), réduire l'incertitude (dans une horloge atomique, dont je pensais qu'elle était le plus précis des instruments), explorer les états-limites de la matière comme l'écume. Cela me rappelle cette réplique d'un personnage de série comique américaine, ALF (grosse peluche rabelaisienne tombée de l'espace dans une maison de la middle-class), qui disait que sur sa planète d'origine, l'or n'avait aucune valeur mais que c'était la mousse. La dernière expérience que je voudrais citer consistait, en résumant, à voir si l'on peut sortir de son corps....

On est dans les mythes qui ont alimenté la littérature romantique, de Peter Schlemihl à Frankenstein en passant par La Recherche de l'absolu de Balzac. Mais là, c'est pour de vrai, disons pour de bon. Deuxième trouble : les chercheurs sont très sérieux, ils ne sont pas dans l'imaginaire mais construisent des réalités très concrètes. La rêverie est morte, le rêve est incarné. Ceux qui rêvassent encore, ce sont les futurs bénéficiaires des découvertes qui vont se faire ici, les clients qui vont mordre à l'hameçon de la légèreté, de l'exactitude, de la guerre chirurgicale ou de la vie éternelle.
Car les mythes anciens, en nous racontant ces fariboles, nous montraient notre place et notre condition. Des fariboles aux paraboles, c'est la modernité : l'affranchissement des anciennes visions de l'espace et du temps, l'invention d'une physique de ce qu'on ne touche pas, physique pas physique et même pataphysique... dont, pour des petites craintes morales et électorales, on se garde de souligner la déraison, attendu que « le règne de la raison » a été un moment de l'histoire et dont les temps qui viennent sont bien partis pour se passer. Loin de dépendre de quelques décideurs ce règne irraisonnable imprègne déjà nos façons d'écrire et de manger (la cuisine dite moléculaire qui est la concrétisation de l'ambroisie qui sustentait les dieux, nourriture de ceux qui n'ont pas besoin de manger).


Dans le sous-bassement des discours, je sens qu'on est dans la phase de folle inspiration de Prométhée, tu vas piquer un truc défendu, tu t'arraches de tes blocages, c'est aussi meurtrissant et exaltant que la double gravité du cabré. Par la suite seront mises à jour les limites de notre condition, à travers des petits détails imprévus que les recherches en cours verront sans doute apparaitre à leur corps défendant. C'est pour cela que le vol en zéro-gravité m'est apparu comme le lieu précis de la condition tragique d'aujourd'hui... Cette acmé besogneuse de la Modernité est une affaire collective très sérieuse à tous les niveaux de nos représentations, de nos industries et de nos organisations. Pas étonnant que la Puissance publique offre à ces gardiens du monde des symboles (car l'auteur et l'artiste, même en démocratie, sont d'abord cela!) la chance, et la responsabilité, d'accompagner la gent savante pour quelques loopings sapientiaux.

Eric Pistouley

Eric Pistouley