Les mots de l'Espace à la Maison de la Poésie

Le 10 mars 2009 à la Maison de la poésie, Isabelle Raviolo, écrivain et poète, Michel Cazenave, écrivain, poète et philosophe et Dominique Delcourt, physicien spécialiste de la magnétosphère, se sont interrogés sur les liens unissant la poésie et la science à l’occasion de la sortie de la revue Espace(s) n°5 sur le thème de l’attraction poétique.





Chant poétique et champ scientifique
La première question d’Isabelle Raviolo pose les bases de l’enjeu de cette rencontre : en quoi le chant poétique peut-il rejoindre le champ de la science ?

Pour Michel Cazenave comme pour Dominique Delcourt, le champ est d’abord celui qu’on laboure, avant d’être un champ de réflexion. Mais si l’on approfondit la question, il apparaît que mémoire et imagination sont deux aspects de la même réalité et que l’échange entre poésie et science s’effectue dans un champ métaphorique et symbolique.

Dominique Delcourt s’interroge alors : est-ce la littérature qui empreinte aux sciences ou l’inverse ? « Dans la science comme dans la littérature ou la philosophie, il y a l’idée qu’on est face à quelque chose. C’est un domaine qui n’est pas neutre ».

« Les deux domaines communiquent à travers le mot. Nous avons de mots pour nommer la réalité scientifique » résume Isabelle Raviolo. Pour Dominique Delcourt, il y a un jeu d’influences, un écho entre l’approche poétique et scientifique. La constante entre les deux est l’attention que l’on prête aux choses. Poètes et scientifiques cherchent toujours à comprendre, à voir au travers, à trouver de nouvelles perspectives. Faisant en quelque sorte une démonstration, il lâche son stylo au-dessus du sol pour nous montrer qu’il ne faut pas s’arrêter au fait que si on lâche le stylo, il tombe forcément à cause de la gravité, il faut chercher à comprendre pourquoi il faut observer ce phénomène pour en saisir toute la portée. Tout est évolutif, tout change, et c’est cela qui donne un mouvement au monde. « C’est l’observation attentive de ce qui est là, sous nos yeux » conclut-il.

Philosophie scientifique
«Il est vrai que parfois les sciences empruntent à la philosophie et la littérature ». Selon Michel Cazenave, la science n’a pas débuté chez les Grecs, mais au XVIIe siècle, lorsque l’on a commencé à mathématiser les choses. Il cite plusieurs scientifiques et mathématiciens qui se sont appuyés sur la philosophie, comme par exemple Kepler qui a repris Platon. « Les mathématiques sont l’influence de l’âme. » C’est ce qui les rapproche de la philosophie. Ainsi un raisonnement mathématique n’est pas nécessairement scientifique car beaucoup d’intuitions sont venues d’un terrain non scientifique.

Puis il évoque les résultats d’un sondage où 42% des français ont répondu que c’est le soleil qui tourne autour de la Terre, et non l’inverse. Il nous explique que la science est parfois liée à l’égocentrisme. « Pourquoi ne serait-ce pas le Soleil qui tournerait autour de la Terre ? Ne sommes nous pas le centre de l’Univers ? » Poètes et scientifiques peuvent-ils laisser leur ego de côté, lorsqu’ils travaillent ? Cela semble difficile, et pourtant souvent nécessaire : l’on ne peut écrire que sur soi, tout comme l’on ne peut rechercher que par rapport à soi.

En fin de compte, pour Michel Cazenave, « la physique, c’est voir comment se fait l’apparence ». Regarder au-delà, comprendre pourquoi telle chose a tel aspect. N’est-ce pas aussi l’un des rôles du philosophe ?

« Mais au final, conclut-il, nous n’avons pas intérêt à faire se rencontrer trop tôt les points de vue ; en effet, le ciel de l’homme et du poète n’est pas le même que celui du scientifique. » Isabelle Raviolo rajoute à cela que « lorsqu’on regarde le ciel, quelque chose nous échappe et c’est ce qui nous élève spirituellement. »

Réflexions et découvertes
Dominique Delcourt ouvre à son tour une parenthèse sur l’ambivalence des découvertes. « Quelles soient philosophiques ou scientifiques, ces découvertes sont très souvent à la fois fascinantes et terrifiantes ». « My god, space is radioactive» s’est exclamé Ernie Raye, un collègue du physicien américain Van Allen alors qu’ils découvraient l’existence de ceintures de radiations (dites « ceintures de van Allen ») autour de la Terre, en 1958. Les philosophes ne sont pas en reste, ainsi qu’en témoigne la frayeur de Pascal devant le sublime et l’infini.

Nos deux intervenants nous rappellent quelques clichés liés à l’idée que le vrai et le beau vont ensemble : « Si une équation n’est pas belle, c’est qu’il y a une erreur quelque part .» ou encore « un bel avion vole bien ».

Mais la science n’est pas faite que de lieux communs. Elle nous permet de nous poser des questions auxquelles nous n’aurions jamais pensé il y a quelques siècles ; elle nous met face à notre ignorance qui s’accroît au fur et à mesure que s’accroissent nos connaissances. Au final, que sait-on réellement ? Le savoir que l’on a appris n’est pas le même que celui que l’on a acquis, sur lequel on a travaillé, pour lequel il demeure moins d’incertitudes.

Ce dont nous sommes sûr, c’est que le scientifique et le poète touchent le monde d’une certaine manière. Ainsi les autres démarches ne sont pas fausses, elles sont autres.

Que l’ont soit scientifique, poète ou philosophe, « il faut avoir une certaine humilité » conclut Michel Cazenave. Ni l’un ni l’autre ne détient la Vérité, mais l’un et l’autre peuvent s’inspirer de ces deux domaines, tissant une étonnante matière polyphonique. Poésie et physique ne sont pas si différents, en fin de compte.

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