Aux sources de l'Espace
Le corps en impesanteur

Cette quatrième rencontre du cycle Aux sources de l’Espace intitulée : Le corps en micropesanteur a commencé par la projection d’extraits du film Une danse en apesanteur, qui relate le travail de la danseuse et chorégraphe Kitsou Dubois.
Kitsou Dubois travaille avec la recherche spatiale sur la gestuelle et les processus d’orientation et de perception en apesanteur, et pour cela a participé à plusieurs expériences à bord de l’Airbus Zéro-G, qui offre des temps d’impesanteur. Les extraits projetés relataient son premier vol.

Antoine Spire, animateur de cette rencontre, a ensuite présenté les deux intervenants : Alain Berthoz, physiologiste et professeur au Collège de France, et Georges Vigarello, philosophe et professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

Antoine Spire : Le désir de s’affranchir de l’apesanteur est chez l’homme très ancien. Que retrouve t’on derrière ces tentatives ?

Georges Vigarello : Il s’agit bien évidemment de tenter de se libérer de contraintes. Il y a à la fois une recherche de transgression et une tentative de se rapprocher d’un espace lointain.
Pour illustrer cela, nous avons de nombreux d’exemples et ce désir est incarné par d’autres personnes. Dans le monde antique, les Dieux viennent d’espaces éloignés et ont la capacité de se déplacer, de surgir brusquement. Dans le monde chrétien traditionnel, les anges et les démons ont cette même faculté, l’accès au ciel est parfois symbolisé par une échelle (comme dans la vision de Jacob, il perçoit une échelle atteignant le ciel et Dieu se tenant en haut de cette échelle). Ce monde lointain existe mais les individus n’arrivent pas à l’atteindre. La donne est différente lorsque l’on s’intéresse à la question de la sorcellerie où des individus banals ont soudainement cette faculté de déplacement, soit parce que des démons trompent leurs repères, ou parce que leur âme quitte leur corps.
Au final, l’image du vol habite le monde occidental et certains individus l’on abordé. C’est le cas par exemple de Léonard de Vinci qui, même s’il n’y est pas parvenu, a passé plus de trente années de sa vie à imaginer et mettre en place des techniques et instruments qui lui auraient permis de s’envoler.
Cependant, paradoxalement on retrouve derrière ce désir une crainte : celle du haut, de l’inconnu… et surtout de la chute !

Georges Vigarello : Cyrano de Bergerac n’utilise pas, à l’image de Léonard de Vinci, de procédés surnaturels mais pseudo-scientifiques pour atteindre la Lune.


Antoine Spire : Dans le film, la réaction de Kitsou Dubois, lorsqu’elle expérimente pour la première fois l’apesanteur, est extraordinaire. La question d’apesanteur est ici centrale.

Alain Berthoz : oui, ce sourire, cet émerveillement rendent compte du plaisir qu’elle éprouve…ce sentiment de liberté. Voler fait partie des grands rêves nocturnes.
La gravité est une force qui nous « colle » à la Terre. Pour s’y adapter, nos muscles par exemple se sont développés d’une certaine manière. La vie a découvert que l’on pouvait utiliser cette force comme référentiel. Prenons comme exemple la langouste. Dans l’oreille interne, cet animal a développé un mécanisme, le système vestibulaire, qui permet d’enregistrer la direction de la gravité. Il utilise donc la gravité comme référentiel. L’homme a dans l’oreille interne deux capteurs les otolithes qui mesurent la composante de la gravité, participent à l'estimation des accélérations linéaires. Ils permettent de détecter la position de notre corps par rapport à la verticale et donc participent à l'équilibration de l'organisme.
Dans l’Espace, on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de gravité. L’attraction de la Terre est toujours présente mais la force de rotation compense, ou du moins presque, la gravité.

Antoine Spire : Dans certains sports, ne retrouve t’on pas le même plaisir lié à cette sensation de voler, de flotter… ?

Georges Vigarello : Bien évidemment les sportifs recherchent parfois les mêmes désirs que ceux ressentis lors d’un vol. L’acrobatie est un exemple de tentative de s’arracher à la pesanteur. De plus il s’agit d’un jeu qui a traversé le temps que l’on retrouve déjà à la Renaissance avec l’idée d’un apprentissage pour d’autres pratiques, comme celle du cheval ou de la guerre.
Alain Berthoz : Certaines positions, combinaisons d’accélération compliquées, permettent de créer quelques secondes d’apesanteur.

Georges Vigarello : Concernant la natation l’histoire est différente. Nager c’est se donner la possibilité de moins transpirer mais paradoxalement provoquerait aussi une densité interne qui permettrait de se muscler.
 
Antoine Spire : Quelles sont les pathologies liées à cette question d’apesanteur ?

Alain Berthoz : les pathologies surviennent lorsqu’il manque la capacité physiologique de ressentir la pesanteur. Dans l’Espace voici les deux manifestations : la nausée liée au « mal de l’espace » et les illusions perceptives.
On discute encore de la cause du mal de l’espace. La théorie classique est la suivante : il serait dû à un conflit entre ce que dit la vision et ce que dit le système vestibulaire.
Nous pouvons faire un parallèle avec  le mal de mer : mais le phénomène est renversé, lorsque l’individu est dans la cabine, sa vision lui dit que le bateau ne bouge pas alors que son système vestibulaire lui dit qu’il bouge, de là né le mal de mer. Cependant pourquoi cela induit des vomissements, des endormissements ? On ne sait pas… Cependant nous pensons que le système vestibulaire est très sensible au poison, il traduirait ses messages contradictoires comme un empoisonnement, ce qui expliquerait les réactions.
J’ai une anecdote très intéressante. Jean-Pierre Haigneré était très sensible lors des exercices de mise en situation au sol. Il a donc décidé que lorsqu’il serait dans l’espace, il n’aurait pas le mal de l’Espace. Pour cela, il s’est fabriqué dans la station un système de références en prenant des repères. Et cela a fonctionné.
Concernant la seconde pathologie : les illusions, elles se manifestent de différentes manières. Lorsque nous sommes sur Terre, nous sommes certains que le plancher est là sous nos pieds. Dans l’Espace même cela n’est pas évident, lorsque l’on touche les murs, nous avons l’impression que la station se déplace. Les illusions sont d’autant plus grandes lors des sorties extra-véhiculaires. Dans cette situation, les cosmonautes ne peuvent plus se reconstruire un système de référence. Ces illusions ont causé de fortes inquiétudes. Les russes avaient très peur que leurs cosmonautes soient sujets à des illusions telles qu’ils ne soient plus capables de mener leurs expériences ou même piloter les engins.

Antoine Spire : Georges Vigarello, vous m’avez parlé tout à l’heure de « bains d’air » et de « bains de mer ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Georges Vigarello : Progressivement dans l’histoire, l’idée d’exposer le corps à l’espace apparaît. La notion de « bain d’air »  apparaît au XVIIIe, l’idée étant qu’en exposant son corps à l’air, on le raffermit. Même chose pour le « bain de mer », il commence par ce qu’on appelait le bain à la Lame, le baigneur se jette dans une vague, la réaction violente avec le froid est bénéfique pour le corps.

Antoine Spire : Pour préparer le vol, les cosmonautes ne travaillent-ils pas en piscine ?

Alain Berthoz : Une partie de l’entraînement, pour les sorties extra-véhiculaires, se fait en piscine. Cela permet de réapprendre, dans un espace différent, à réorganiser nos mouvements.

Georges Vigarello : le problème est bien la perte des repères. Il s’agit donc de repositionner son corps, réapprendre des techniques perdues.

Alain Berthoz : À l’hôpital de la Salpetrière, une expérience a été mise en œuvre avec des patients schizophrènes. Elle consiste à leur présenter, au travers d’un dispositif de projection, leur corps à l’envers. Les patients apprennent à dialoguer avec cette image de leur corps, les psychologues espèrent ainsi les aider, par ce questionnement, à retrouver la perception de leur propre corps.

Georges Vigarello : Ses sensations nouvelles sont, comme nous l’avons vu, relatives au domaine neurophysiologique, mais c’est aussi un problème culturel. Lorsque l’on lit Cyrano de Bergerac, rien n’est dit sur ce que le héros éprouve physiquement lorsqu’il passe de la Terre à la Lune. En revanche, en 1835, pour Edgar Allan Poe dans Aventure sans pareil d’un certain Hans Pfaall, l’expérience en montgolfière est l’occasion d’exprimer le ressenti physique. Cette question est au cœur de notre culture aujourd’hui où la situation corporelle devient centrale. Dans la tradition occidentale, l’individu c’est l’esprit. Aujourd’hui la question est beaucoup plus complexe.

Antoine Spire : Nous retrouvons chez Marcel Proust un formidable exemple de perte de repères…

Georges Vigarello : Oui, dans les premières pages de Du côté de chez Swann le narrateur, en phase de réveil, n’utilise jamais le « je » mais mon « corps » comme s’il ne savait plus où il se situait, comme si son corps savait des choses…Le corps presque qu’indépendamment du sujet « sait » et progressivement « habite ».

Alain Berthoz : Ce phénomène de « sortie de corps » est un sujet sur lequel nous travaillons beaucoup. Le phénomène du dédoublement fait partie de la parapsychologie mais aussi de la physiologie : ceux qui ont gravi l’Everest racontent que dans les derniers mètres ils ont l’impression qu’un autre a atteint le sommet, aussi lorsque des sujets sont touchés par de fortes fièvres, ils se voient de l’extérieur… des études en neurologie très récentes ont associé ce phénomène à une zone bien particulière qui justement est le cortex vestibulaire. Personnellement, je n’ai jamais eu de témoignage de dédoublement dans l’Espace. Cela me surprend. En tout cas, cela souligne l’importance du système vestibulaire dans nos identités multiples.

Antoine Spire : Vous parlez de spatialisation du cerveau alors qu’aujourd’hui on tente de dépasser cette théorie ?

Alain Berthoz : Effectivement aujourd’hui nous parlons davantage de réseaux spécialisés que de zones. Cependant, dans certaines zones s’opèrent des processus cruciaux.
Mon idée est que si une fonction est lésée, le cerveau est capable d’utiliser un réseau parallèle. Je reviens donc à l’anecdote concernant Jean-Pierre Haigneré, elle illustre parfaitement ce phénomène de vicariance.

Georges Vigarello : Dans l’Espace les objets bougent à la moindre impulsion. Nous sommes habitués à l’ordre et ce passage au désordre est perturbant.

Alain Berthoz : Les cosmonautes racontent que quand ils sont dans la station, ils sont constamment à la recherche de leurs affaires. Claudie Haigneré m’a rapporté que, lorsqu’elle posait un objet et se retournait, elle ne le retrouvait plus.

Georges Vigarello : On voit bien que le corps constitue un repère. L’espace est habité par rapport à lui, cela est l’une des questions centrales de l’anthropologie. Lorsque cette verticalité est subvertie, le désordre s’installe.

Antoine Spire : La pesanteur est donc comme la colonne vertébrale du cerveau.


La séance s’est suivie d’un débat où le public était invité à poser des questions aux deux intervenants.

 

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