Aux sources de l'Espace
L'Espace et ses icônes


Cette cinquième rencontre intitulée L’Espace et ses Icônes, a débuté par une présentation des deux intervenants. Clément Pieyre, archiviste paléographe, est conservateur au département des Manuscrits de la BnF et spécialiste des manuscrits de science-fiction. Jacques Arnould, ingénieur agronome, philosophe, historien des sciences et théologien, est chargé de mission sur la dimension éthique, sociale et culturelle des activités spatiales au CNES.

Antoine Spire : J’aimerais que l’on commence par une icône un peu particulière à savoir l’ascenseur spatial. En quoi est-elle importante ?


Clément Pieyre : l’ascenseur spatial est un concept de transport entre la surface terrestre et une orbite autour de la Terre. Il se fonde sur l’idée d’un câble maintenu par force centrifuge due à la rotation de la Terre sur elle-même. Ce procédé technique permettrait d’envoyer des hommes ou des objets dans l’Espace et à moindre coût.
Il s’agit d’un élément issu de la littérature de science-fiction qui souligne le fait que la frontière entre science et fiction est poreuse.
Cette idée est à l’origine scientifique. C’est en 1895 que Constantin Tsiolkovski développe ce concept sur le modèle de la Tour Eiffel qui vient d’être achevée. Un autre scientifique, Louri Artsounanov, le relance en 1960. Cependant, il faudra attendre 1978 et Arthur C. Clarke pour que l’ascenseur spatial soit présenté au grand public dans son roman Les Fontaines du Paradis. Cet exemple souligne bien les échanges entre les scientifiques et les écrivains et ceci est toujours vrai, dans les années 1990, Kim Stanlay Robinson pour sa Trilogie de Mars, a travaillé avec la NASA.
L’ascenseur spatial est perçu comme une idée littéraire. Cependant, depuis quelques années la science se la réapproprie. Avec le développement des techniques l’idée apparaît plus accessible et serait une solution économique. Les scientifiques viennent désormais puiser dans la matière littéraire.

Antoine Spire : Je suis quelque peu dubitatif quant à l’influence des écrivains de science-fiction chez les scientifiques… Cependant si cela est vrai, c’est formidable !
Jacques Arnould, l’échelle de Jacob a-t-elle un rapport avec l’ascenseur spatial ?




Jacques Arnould : L’ascenseur spatial est la modernisation de la vieille échelle. L’ascension y est cependant plus laborieuse… échelon après échelon l’on se rapproche petit à petit du ciel, du divin…
Dans les deux cas la montée se fait avec douceur. Les fusées elles ont un côté catastrophique, brutal, lourd…
Je suis tout de même surpris de vous entendre parler de l’ascenseur spatial comme si il s’agissait d’un moyen facile à mettre en œuvre. En réalité, il ne l’est pas ! Nous ne parlons pas ici de quelques centaines de mètres…

Clément Pieyre se place alors à côté des documents présentés à l’occasion de cette rencontre et commence par nous les décrire.



Clément Pieyre : Pour cette rencontre nous avons sortis exceptionnellement ces deux manuscrits des fonds de la BnF. Il s’agit du manuscrit Les conquérants de l’univers de Francis Richard-Bessière publié en 1951 aux éditions Fleuve noir et du jardin de Kanashima de Pierre Boulle publié en 1964.
L’ouvrage de Bessière est une approche populaire de la conquête spatiale. Il résume à lui seul l’imaginaire de la science-fiction de l’époque. Nous sommes ici dans une approche typiquement française. Le professeur Benac lance le pari fou d’aller à la rencontre d’autres planètes. Le périple y est raconté de manière pédagogique. C’est évidemment une littérature sérielle mais qui se nourrie tout de même des découvertes astronomiques de l’époque, bien que l’anticipation reste très présente.
L’ouvrage de Boulle quant à lui est plus historique même s’il s’agit d’un roman d’anticipation car Pierre Boulle imagine en 1964 ce que sera la conquête de la Lune. Il retrace l’affrontement entre Russes et Américains pour y arriver. La grande différence avec la réalité est que le premier homme à mettre un pied sur la Lune n’est pas américain mais japonais. Pour ce roman, l’auteur a réalisé un véritable travail d’historien. Il s’est fortement documenté comme nous l’indiquent les coupures de presse présentes dans le manuscrit.




Ces deux exemples permettent de souligner que l’esprit d’anticipation très présent dans un premier temps à tendance à diminuer.

Antoine Spire : Jacques Arnould, que pensez-vous de ces exemples ? Comment peuvent-ils faire figure d’icônes par rapport à l’historique de la conquête spatiale ?

Jacques Arnould : Le laps de temps entre les deux ouvrages est bien trop court pour répondre à votre question.
L’actualité dans les années 1960 était tellement rapide…Je ne suis pas sûr que la littérature pouvait suivre.
Ce qui est certain c’est que si ce travail d’imagination n’avait pas eu lieu, nous n’aurions jamais pensé un jour à aller dans l’espace.
Dans un premier temps, nous y sommes allés par l’esprit. Puis après y avoir été physiquement, nous découvrons que la réalité est différente de ce qui avait été imaginé.
Prenons comme exemple les aventures de Tintin. D’une certaine manière il s’agit de science-fiction. En effet, la BD précède l’aventure de l’homme sur la Lune. Cependant, on retrouve un rapport avec la réalité, l’imaginaire est ici développé à partir d’une situation réelle. Hergé a pensé a beaucoup de choses, les effets de l’apesanteur par exemple. Néanmoins, Tintin n’était pas un écologiste. En effet, Hergé a été capable de représenter la Terre vue du ciel mais pas d’imaginer la réaction suite à cette vision. La conception même de la relation avec la Terre a changé durant ces dernières années.

Clément Pieyre : On retrouve cette même évolution dans la science-fiction. Déjà au début du XXe siècle, alors que l’homme n’a pas exploré la Lune, les écrivains de science-fiction ne l’abordent plus, ils sont sur Mars. Dès les années 1920 ils sont dans d’autres galaxies.

Antoine Spire : cet aspect d’anticipation est-il encore présent en science-fiction ?

Clément Pieyre : Plus que jamais.

Antoine Spire : Ne pensez-vous pas que progressivement on colle de plus en plus en littérature à l’aspect concret de la conquête spatiale. Que la part d’anticipation diminue ?

Jacques Arnould : Pour moi la science-fiction est l’expression de la capacité de l’être humain. Si on colle trop à la réalité, comment va-t-on trouver l’énergie pour vivre tout simplement ? L’imaginaire est très important !
La science peut relancer l’imaginaire.

Clément Pieyre : L’ESA avait passé, pour imaginer de futures missions spatiales, commande d’une étude pour savoir ce qu’on pouvait tirer des représentations de l’Espace. C’est bien l’exemple d’une exploration dynamique entre les deux univers.

Antoine Spire : Je voudrais être sûr que la science s’intéresse aux productions culturelles.

Jacques Arnould : Beaucoup d’exemples le prouvent. Un scientifique avant toute recherche doit émettre des hypothèses. Pour cela il se nourrit de l’imaginaire collectif.

Antoine Spire : Les canaux de Mars ont-ils une origine scientifique ou littéraire ?

Clément Pieyre : Une origine scientifique bien évidemment qui fait suite à des observations de Mars. Cette double rangée de canaux impliquerait pour les scientifiques du XIXe l’existence d’une vie intelligente et organisée sur Mars. Autour de 1900, cette théorie est discréditée. Cependant, au même moment l’idée est reprise en littérature. En 1898, le Britannique Herbert George Wells relate dans La guerre des mondes, l’invasion d’extraterrestres venus de Mars. Les écrivains américains s’empareront par la suite de ce scénario. Il est intéressant de voir comment ce qu’on considérait à l’époque comme scientifique est repris mais pas perçu comme une fausse science.

Jacques Arnould : Lorsque Galilée tourne sa lunette vers le ciel et apporte la preuve que la Terre et de même composition que le ciel, il s’en prend à une conception antérieure et remet en cause ce qu’est le ciel. Les conséquences ont été nombreuses. Si le ciel est comme la Terre, on peut y aller concrètement et non plus uniquement par l’esprit. Cette idée on la retrouve dans ses correspondances avec Kepler pour son Messager céleste.

Clément Pieyre : Justement, Le Songe de Kepler est la première fiction spéculative qui évoque le voyage sur la Lune (Il en lit un passage).

Jacques Arnould : Pour Kepler, on trouvera des hommes assez courageux pour conquérir le ciel. Les astronomes ont le devoir en attendant de tracer les cartes pour ces futurs conquérants.

Antoine Spire : Pourquoi Lemaître a-t-il entraîné un changement de conception ?

Jacques Arnould : En 1920, ce physicien belge élabore la théorie du Big Bang contre Einstein. La conception de L’univers est alors marquée par l’histoire, à quoi va-t-on appliquer le temps ? Avec Lemaître, le temps n’est plus seulement appliqué aux espèces vivantes mais à l’ensemble de l’univers. À partir de là, plus nous allons loin dans l’Espace, plus nous remontons le temps.

Clément Pieyre : La science-fiction américaine est née en même temps que les théories de Lemaître…

Jacques Arnould : Dans l’esprit des gens, il n’y a pas confusion entre ce qu’ils connaissent des sciences et ce que leur offrent les écrivains. Pour répondre à des questions existentielles, les gens vont toujours chercher des réponses dans la science.
Le cas de Pierre Teilhard de Chardin est très intéressant pour les liens entre science, réflexions philosophiques et théosophiques. Qui influencent qui ? Pour Teilhard, la science vient bouleverser sa vision du monde, vient stimuler sa réflexion philosophique.

Pour poursuivre la discussion, le public était invité à poser des questions aux deux intervenants.

<vide><vide><vide>